Méthode Vertical Horizontal
Le nom Vertical Horizontal dit ce que je cherche à tenir ensemble dans tous mes travaux d’étude.
Le vertical renvoie aux cadres conceptuels et analytiques que j’ai forgés avec le temps, pour rendre intelligibles les acteurs, leurs systèmes, les « non-humains » qui y sont impliqués, et la dynamique propre de l’ensemble.
L’horizontal, c’est l’antériorité — ancrée dans ma filiation ethnographique et dans une approche de philosophie empirique, compréhensive et située — de l’observation et de l’écoute attentive sur toute mobilisation conceptuelle et toute mobilisation de grille d’analyse : je m’efforce ainsi de ne jamais plaquer celles-ci sur une situation que je n’ai pas d’abord vraiment rencontrée. Sans le vertical, on reste à la surface des situations et des problématisations qui sont le fait des acteurs eux-mêmes. Sans l’horizontal, on les écrase sous des concepts ou des modèles qui ne leur conviennent pas toujours.
Le mot vertical recouvre enfin un second sens, qui se retrouve souvent dans mes travaux de conseil, mais également dans le fait de prendre position — un diagnostic, une évaluation, une prise de parti argumentée — quand l’analyse l’autorise et que mon système de valeurs m’y oblige.
1. Le vertical
1.1 Analyse de l’acteur individuel
Un acteur n’est pas un calculateur stratégique. Il l’est en partie — il a des intentions, des stratégies, il fait des arbitrages — mais il est aussi traversé par ce qu’il ne maîtrise pas : un inconscient au sens psychanalytique, des valeurs et des horizons de sens qui orientent l’agir bien au-delà du calcul d’utilité, un mode de pensée propre, des contraintes matérielles, institutionnelles, parfois neurodéveloppementales, qui dessinent l’espace effectif de ses choix. Il est aussi capable de créativité, d’ajustements fins aux situations, et de « non-agir » — au sens où le retrait, la patience, l’attention, la disponibilité ne sont pas l’absence d’action mais une autre manière d’agir. Pour rendre cette épaisseur intelligible, je mobilise plusieurs cadres en tension assumée : cadres socio-anthropologiques traditionnels (déterminations socio-culturelles, rationalité limitée), sociologie pragmatique, interactionnisme, ethnométhodologie, ergonomie cognitive des situations de travail, clinique de l’activité, pratiques narratives, cadres de la thérapie d’acceptation et d’engagement, attention au neurodéveloppemental. Cette pluralité n’est pas un éclectisme cosmétique : c’est la condition pour ne pas écraser la complexité de l’acteur sous un modèle qui le simplifierait à l’avance.
1.2 Analyse des systèmes d’acteurs
Un système d’acteurs n’est ni une pure mécanique d’intérêts en concurrence, ni le pur produit d’un cadre institutionnel figé. C’est une configuration dynamique où des acteurs collectifs — institutions publiques, agences, organisations professionnelles, entreprises, filières, ONG, médias, sociétés savantes, bailleurs — déploient des stratégies, nouent des alliances, entrent en conflit, exercent des rapports de force et parfois des guerres économiques, politiques ou cognitives, produisent des normes, mobilisent des ressources symboliques. Pour rendre ces configurations intelligibles, je mobilise plusieurs cadres et outils : sociologie des organisations, sociologie de l’innovation et des sciences, sociologie pragmatique des justifications, sociologie politique critique attentive aux logiques de connivence et aux asymétries de pouvoir, et anthropologie sociale et symbolique pour ce qui touche aux institutions de longue durée, aux dimensions de filiation, de rituel, de classification. Je traite les institutions comme des productions historiques en transformation, certes sur la longue durée.
1.3 Analyse de controverses et conflits
Je m’attache à cartographier les controverses, désaccords et conflits — qui ont presque toujours des dimensions « scientifiques » autant que « sociales » — sans les hiérarchiser arbitrairement : les incommensurabilités entre acteurs (manière dont les problèmes sont définis, perspectives épistémiques divergentes) sont souvent plus instructives que les consensus ou désaccords de façade. Sur ce registre, je mobilise à la fois des outils d’épistémologie (perspectives épistémiques, mais aussi analyse des biais dans les travaux scientifiques, analyses méthodologiques, compréhension des instruments et outils d’expertise…) et des lectures socio-politiques (analyse des méthodes de guerre de l’information, corruption, connivence, influence).
1.4 Inclusion des non-humains
Les techniques, les connaissances, les normes, les vivants non humains, les documents, les lieux ne sont pas de simples décors ou contraintes pour l’action des acteurs sociaux : ils sont eux-mêmes des « actants » qui comptent, qui transforment les configurations, résistent ou rendent possible. Refuser de les considérer comme tels, c’est s’interdire de comprendre une bonne part de ce qui se joue. Je travaille donc avec un répertoire ouvert : technologies, dispositifs, instruments et infrastructures (du matériel agricole aux plateformes numériques, des systèmes d’expertise aux outils d’IA) ; connaissances et savoirs (savoirs scientifiques, savoirs professionnels, savoirs d’usage, expertises certifiées) ; normes, règles, standards et indicateurs (réglementaires, certifications, protocoles, métriques de gestion) ; vivants non humains (sols, microorganismes, plantes, animaux, écosystèmes), y compris le corps humain dans ses dimensions biologiques non-conscientes ; documents et écrits (rapports, lois, contrats, archives) qui ont une efficacité propre, indépendante des intentions de leurs auteurs ; lieux et territoires comme configurations actives. Cette inclusion s’inscrit notamment dans la filiation de la sociologie de l’innovation, ainsi que de la philosophie et de l’anthropologie de la nature.
1.5 Dimension dynamique
Acteurs, systèmes et non-humains ne sont jamais des données figées. Ils ont des trajectoires, des moments d’inflexion, des temporalités enchâssées : court terme stratégique, moyen terme institutionnel, long terme anthropologique et symbolique. Une analyse en coupe synchronique manque ce qui se transforme — et ce qui se transforme est souvent l’essentiel. Je m’attache donc à reconstituer les histoires : comment une institution s’est constituée, comment une controverse s’est nouée, comment une pratique s’est imposée ou marginalisée, comment des trajectoires individuelles et collectives se sont infléchies. Je tiens compte des co-évolutions : les acteurs s’ajustent les uns aux autres, les systèmes co-évoluent avec leurs environnements, les indicateurs et les normes modifient ce qu’ils sont censés mesurer ou encadrer. Et je reste attentif aux moments critiques — bifurcations, événements, émergences — où une configuration bascule et où quelque chose de nouveau apparaît qui n’était pas réductible aux conditions antérieures.
À cette dynamique temporelle s’ajoute une dynamique d’échelles : la manière dont les niveaux du réel — individuel, collectif, non humain — pèsent les uns sur les autres ne reste pas stable dans le temps. Selon le moment d’un processus, c’est l’épaisseur biographique d’un acteur qui devient déterminante, ou les rapports de force collectifs, ou la matérialité des dispositifs et des milieux.
Et plus radicalement encore, les problèmes eux-mêmes se déplacent : ce dont on parle, ce qui est posé comme objet d’attention, ce qui importe dans une situation change avec le temps — et ce déplacement est lui-même un objet d’analyse, non une simple contingence à enregistrer. Comprendre une situation, c’est aussi saisir cette redistribution mouvante des poids entre échelles et des questions tenues pour pertinentes. Cela exige une vigilance permanente face aux modèles qui figent, qui linéarisent ou qui réduisent le devenir à un effet de structures stables.
2. L’horizontal
L’horizontal n’est pas un complément du vertical ni une étape préliminaire qu’on pourrait abréger. C’est ce qui rend le vertical possible et juste. Avant de mobiliser des cadres analytiques, je m’attache à observer ce qui se passe, à écouter ce qui se dit, à rencontrer les acteurs dans leur situation propre — et à vérifier mes propositions de lectures avec eux. Cette posture engage trois moments distincts mais inséparables : un avant (observation et écoute), un pendant (rencontre comme événement), un après (vérification). Aucun ne peut être escamoté sans que la connaissance ne perde sa qualité — c’est-à-dire son rapport à ce dont elle prétend rendre compte.
2.1 L’observation in situ et l’écoute
Avant toute interprétation, avant tout choix de grille d’analyse, je m’efforce d’être présent à ce qui se passe. Cela veut dire être physiquement là quand c’est possible, et toujours être attentif à ce qui s’y dit, s’y fait, s’y évite. L’observation ne précède pas l’analyse comme une simple collecte de données qu’on traiterait après coup : elle est elle-même un travail de discernement, qui demande de suspendre les catégories préconstruites, de résister à la tentation de classer trop vite, et de laisser monter ce qui ne rentre dans aucune case déjà formée. L’écoute fonctionne sur le même principe. Je ne pratique pas l’entretien comme un questionnaire déguisé où chaque réponse remplirait une variable : je laisse la personne déployer son point de vue, sa manière de construire un problème, ses contradictions, ses silences, ses retours en arrière, ses expressions singulières. Ce qui semble parfois divaguer ou se contredire est souvent ce qu’il y a de plus précieux — c’est là que se loge la complexité réelle de la situation, celle qui résiste aux formalisations rapides.
2.2 La rencontre comme événement
Observer et écouter ne suffisent pas si l’on reste complètement à l’extérieur de ce qu’on regarde. Ce que je cherche c’est d’abord moins de collecter des informations sur des personnes que de les rencontrer véritablement — ce qui suppose d’accepter d’être affecté par ce qu’elles disent et par ce qu’elles sont. Cette acceptation n’est pas un attendrissement professionnel ni une posture empathique de façade. C’est la condition pour que quelque chose de neuf puisse advenir dans l’enquête, quelque chose que je n’avais pas anticipé et qui ne se laisse pas réduire à mes hypothèses initiales. La rencontre, en ce sens, est un événement : un point où la situation me déborde et m’oblige à penser autrement. Je m’efforce de tenir cette ouverture jusqu’au bout, y compris quand elle dérange mes conclusions provisoires ou les attentes du commanditaire. C’est entre autres choses pour cela que je distingue fermement mes interventions d’une démarche extractive, où l’enquêté ne serait qu’un fournisseur de matière première destiné à alimenter un rapport rédigé loin de lui. La personne rencontrée n’est jamais une simple source — elle est une co-productrice, même quand elle ne le sait pas et même quand elle ne le revendique pas.
2.3 La vérification avec les acteurs
Une fois l’observation conduite et la rencontre advenue, ce qui en a été tiré ne m’appartient pas en propre — pas tout à fait, en tout cas. Je m’efforce quand cela est possible de revenir vers les personnes que j’ai rencontrées pour leur soumettre mes lectures provisoires : voilà ce que j’ai compris de ce que vous m’avez dit, voilà comment je l’articule, est-ce que ça vous parle, est-ce que je passe à côté de quelque chose d’important, est-ce que je force un trait que vous récuseriez ? Ce retour ne vise pas à obtenir un blanc-seing — il arrive que je maintienne une lecture que la personne refuse, à condition d’en assumer publiquement la responsabilité et d’expliciter le désaccord. Mais ce retour permet de distinguer ce qui tient l’épreuve de la confrontation aux personnes concernées, de ce qui s’effondre dès qu’on le leur soumet. Cette distinction est précieuse : elle protège le travail des dérives interprétatives auxquelles tout enquêteur est exposé, et elle reconnaît aux acteurs un rôle qu’aucune méthodologie strictement extérieure ne peut leur octroyer. C’est aussi à ce moment-là que se joue l’éthique pratique du métier : ne pas conclure dans le dos des gens, ne pas transformer l’enquêté en cobaye d’une analyse qu’il n’aurait jamais eu l’occasion d’examiner. Cette exigence vaut pour l’individu rencontré, mais elle vaut aussi, à une autre échelle, pour les collectifs et les institutions concernés par les analyses que je produis.
3. Diagnostic, évaluation, position
La méthode Vertical Horizontal n’est pas seulement descriptive et compréhensive. Selon les missions et les conditions, elle peut s’engager dans des registres plus performatifs. Sur le volet conseil (et non sur le volet étude) lorsqu’il s’agit d’acteurs et de systèmes d’acteurs, je peux passer de la description à un travail de diagnostic et d’évaluation. Sur le volet prise de position lorsqu’il s’agit de controverses, je peux, sous certaines conditions, prendre parti sur des points précis. Ces gestes ne contredisent pas l’horizontal : ils en prolongent l’exigence en assumant la responsabilité de ce qu’il faut bien appeler un jugement, formé par la rencontre, étayé par l’analyse, motivé par mon système de valeurs, soumis à la discussion.
3.1 Diagnostic et évaluation
Lorsque j’interviens en conseil sur une analyse d’acteurs ou de systèmes d’acteurs, le client a une commande : évaluer un programme, comprendre un dispositif pour mieux le réorienter, accompagner une transformation, communiquer auprès d’un public, identifier des leviers d’action. Cette commande définit le cadre dans lequel je travaille. Je la prends au sérieux et je ne cherche pas à lui en substituer une autre, fût-elle plus intéressante de mon point de vue propre. Mais l’horizontalité décrite plus haut ne s’applique pas seulement aux acteurs enquêtés — elle s’applique aussi à ma relation avec le client lui-même. L’écouter, c’est entendre ce qu’il demande, mais c’est aussi l’aider à mieux expliciter ce qu’il cherche, à reformuler son problème quand la formulation initiale est trop étroite ou trop large, à se décaler de la perspective qu’il avait avant que la mission ne commence — tout cela sans renoncer à ses objectifs et sans déplacer le centre de gravité de la commande. Ce travail se joue en grande partie dans les phases amont — réponse à appel d’offres, réunions de calage, échanges préalables suite à une sollicitation initiale — où la qualité du dialogue avec le client conditionne la qualité de la mission tout entière. Une commande bien posée vaut mieux qu’une commande exécutée à la lettre, et la bien poser est une responsabilité partagée entre le client et moi.
3.2 Prendre position dans certaines controverses
Sur les analyses de controverses, ma posture par défaut est celle décrite plus haut : cartographier, mettre en évidence les incommensurabilités, restituer les arguments de chacun sans hiérarchiser arbitrairement. Mais certaines controverses ne sont pas des controverses ordinaires. Lorsque le niveau de guerre cognitive est élevé, lorsque les dimensions politique et d’influence sont massivement disproportionnées, lorsque certaines expertises mobilisées s’avèrent à l’examen très peu robustes — biais méthodologiques systémiques, conflits d’intérêts dissimulés, instruments de mesure contestables, voire dérives d’imposture, de censure ou de propagande — alors je peux choisir de prendre position sur des points précis. Je le fais en m’appuyant sur l’analyse, mais aussi sur ma Référence axiologique : il y a des choses que je ne tiens pas pour discutables, et l’honnêteté intellectuelle veut que je le dise. Cette possibilité de prise de position reste rare au regard de l’ensemble de mes interventions, et elle s’accompagne toujours de la même exigence de transparence : dire d’où je parle, dire ce sur quoi je m’appuie, accepter d’être contredit sur le fond.
