Agriculture : le travail au centre du jeu

Agriculture : le travail au centre du jeu

Cette page expose la seconde des deux propositions que je porte aujourd’hui en mode propositionnel — voir la posture propositionnelle qui en pose le cadre. Elle est jumelle de la première proposition (triptyque AAS) dont elle constitue à la fois le complément et la condition de possibilité : aucune transformation paradigmatique de l’agriculture française — vers le régénératif, vers une articulation sérieuse à la santé métabolique, vers une production densément nutritive — ne tiendra à l’échelle si la question du travail en agriculture n’est pas mise au centre du jeu.

Le schéma ci-dessous résume la proposition. Les trois sections qui suivent en déploient le contenu, dans un mouvement narratif qui part du bloc bas (le conseil agricole et ses impasses), passe par le bloc haut (le champ santé-sécurité-attractivité, structuré historiquement à part), et converge vers le pivot central — le travail agricole et le métier comme catégories intégratrices.

1. Les évolutions du conseil agricole

Comme nous l’avions étudié avec C-A. Gagneur et malgré des évolutions notables depuis lors (cf. « Accompagnement global des agriculteurs en 2025 »), le conseil agricole en France est aujourd’hui structuré comme une mosaïque de spécialités cloisonnées. L’agronomie est traitée d’un côté (chambres d’agriculture, instituts techniques, conseillers de filière, coopératives), la gestion économique de l’autre (centres de gestion, comptables agricoles, conseillers financiers), le foncier ailleurs (SAFER, notaires spécialisés), le juridique encore ailleurs (juristes, syndicats agricoles, services contentieux), les questions humaines et psychologiques quand elles se manifestent — souvent tard, souvent en crise (cellules d’écoute MSA, dispositifs Agri’écoute, accompagnements ponctuels en cas de burn-out, de divorce, de transmission ratée).

Cette fragmentation est l’héritage d’une rationalisation institutionnelle de longue durée qui a vu chaque domaine se constituer en champ professionnel autonome, avec ses dispositifs propres, ses financements propres, ses logiques propres. Chacun a fait son métier ; aucun n’a été conçu pour articuler les autres. Le résultat est une offre de conseil techniquement riche mais structurellement fragmentée, qui livre des recommandations justes dans leur registre mais qui passent à côté de la situation intégrée des agriculteurs, de leurs salariés, de leurs associés et de leur famille — situation où la décision technique, la décision économique, la décision juridique, la décision familiale et la dynamique psychologique ne se distinguent pas assez en pratique.

Cette fragmentation a un coût direct sur les transformations agricoles profondes. La massification de l’agriculture régénératrice, le passage à des modèles plus autonomes et plus herbagers ne sont pas des changements purement techniques — ce sont des recompositions globales de la situation de travail, du rapport au foncier, de la stratégie économique, de l’identité professionnelle, et souvent de la dynamique familiale, managériale et patrimoniale. Aucun conseil sectoriel ne peut prendre en charge cette recomposition. Les agriculteurs reçoivent des conseils excellents pour optimiser leur situation actuelle, mais ils restent largement seuls face au saut systémique que les transformations exigent réellement. Ce dernier réclame non un conseil vertical et descendant, mais un accompagnement de la personne et de l’entreprise, passant d’une part par un mixte entre dimension « top down » et « bottom up », d’autre part par une approche globale. Les formes émergentes de collectifs en agriculture peuvent jouer un rôle essentiel pour les agriculteurs dans certains cas, mais ils ne remplacent pas toujours complètement la nécessité d’un accompagnement personnalisé, en particulier à des moments stratégiques de la trajectoire de l’exploitation.

Les impasses de la verticalité et de la fragmentation se redoublent d’une troisième, plus discrète mais aussi structurante, si ce n’est plus : la dimension humaine — psychologique, identitaire, et relative à l’organisation du travail (organisation des équipes, de l’emploi du temps, utilisation du matériel, des technologies…) — est encore trop souvent traitée comme une variable d’ajustement secondaire, mobilisée quand les autres logiques ont déjà fait leur travail et que le résidu fait crise. Or cette dimension n’est pas un résidu — c’est en réalité ce qui permet à toutes les autres logiques de tenir ou de s’effondrer. Un conseil agricole qui ne prend en charge cette dimension qu’en bout de chaîne s’interdit en réalité d’être efficace en amont.

Ces enjeux de transformation des pratiques et organisations de conseil restent forts après une dizaine d’années où, même si des évolutions notables ont pu être observées, les débats crispés autour de la séparation de la vente et du conseil à l’usage des produits phytosanitaires n’ont pas aidé à avancer. C’est pourtant indispensable pour le déploiement à large échelle de l’agriculture régénératrice.

 

2. Santé, sécurité, attractivité : un champ tenu à part du conseil technico-économique

Parallèlement à la structuration de la mosaïque du conseil technico-économique et de gestion, un autre champ s’est constitué dans la longue durée : celui de la santé au travail, de la sécurité, et plus récemment de l’attractivité du travail agricole. Ce champ a sa propre généalogie historique et épistémologique, qu’il est utile de rappeler.

La première couche, héritée du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, est celle de la médecine du travail. Elle s’est constituée autour de la sinistralité — accidents du travail, maladies professionnelles, troubles musculo-squelettiques (TMS) — et autour de dispositifs de protection sociale spécifiques à l’agriculture, dont la MSA est l’incarnation française. Cette couche reste très active : la sinistralité agricole demeure parmi les plus élevées tous secteurs confondus, et les TMS, les accidents avec animaux, les suicides en agriculture sont des signaux dont la gravité n’est plus à démontrer.

La deuxième couche, qui se consolide à partir de la seconde moitié du XXe siècle, est celle de l’ergonomie de l’activité et de la sociologie du travail. Elle déplace le regard de la sinistralité observée vers les situations de travail et l’activité réelle — c’est-à-dire vers ce que les agriculteurs font effectivement, ce qu’ils mobilisent comme intelligence pratique, ce qu’ils négocient en permanence avec les contraintes de leur milieu et avec les prescriptions techniques.

La troisième couche, contemporaine, est celle de la qualité de vie au travail (QVT) et de l’attractivité des métiers de l’agriculture. Elle prend acte de la difficulté croissante à attirer et à retenir des actifs en agriculture, du désajustement entre les conditions concrètes du métier et les attentes des nouvelles générations, des effets cumulés de la pénibilité, de l’isolement, de la pression économique et de la bien triste dévalorisation symbolique du métier d’agriculteur dans la société française contemporaine. Le sujet est aujourd’hui présent dans les politiques publiques (dispositifs MSA, plans QVT, programmes de transmission, réflexions sur l’évolution de l’emploi-formation, du salariat).

Le point qui m’importe ici est précisément que le conseil technique, économique, juridique, fiscal d’un côté manque encore une vraie dimension d’accompagnement humain, psychologique autant qu’organisationnel ; il ne prend pas assez en considération la santé et la qualité de vie au travail, alors même que ces thèmes sont bien travaillés par certaines organisations agricoles. Ces deux univers ne se rencontrent encore qu’insuffisamment, et quand ils se rencontrent c’est le plus souvent en aval, quand la situation est déjà dégradée. Or les TMS, l’épuisement, le mal-être, la sinistralité ne sont pas des problèmes « de santé » superposés à des problèmes « techniques » — ce sont des indicateurs intégrés du fonctionnement global du système de travail. Les ignorer en amont des décisions techniques et économiques, c’est se condamner à les retrouver en aval sous une forme aggravée et coûteuse.

 

3. Le travail agricole et le métier comme pivot intégrateur

C’est ici que se situe ma proposition. La catégorie qui permet de réunir le bloc 1 (accompagnement global et conseil technico-économique) et le bloc 2 (santé-sécurité-attractivité), c’est celle du travail agricole et du métier. Cela inclut le sens du travail, l’identité professionnelle et territoriale, l’organisation concrète de l’activité, les technologies mobilisées, la psychologie individuelle, les relations humaines (familiales, salariales, partenariales), et la dimension de prospérité et de réussite entrepreneuriale.

Cette catégorie n’est pas une étiquette commode — elle a une consistance théorique précise, héritée de la clinique de l’activité et de la psychodynamique du travail, de l’ergonomie de l’activité, de la sociologie du travail agricole, et des travaux sur l’identité de métier. Elle articule trois plans inséparables : ce que l’agriculteur fait réellement (l’activité, dans toute sa complexité et ses arbitrages situés, incluant évidemment les connaissances, les technologies et les règles), ce qu’il est professionnellement (l’identité, la reconnaissance, le sens), et ce qu’il peut (la robustesse de son système, sa capacité d’apprentissage, son pouvoir d’agir).

Mettre ces catégories de travail et de métier au centre du jeu change à mon sens fortement la perspective, tant pour le conseil agricole que pour le pilotage du secteur et les réflexions sur son évolution. Les agriculteurs sont des personnes (chefs d’entreprises, salariés), des entreprises, pas des variables d’ajustement dans des débats parfois trop idéologiques uniquement centrés sur les exigences de performance productive et environnementales — toutes deux essentielles, évidemment.

Cette grammaire intégrée n’est pas une vue de l’esprit. Elle est ce que j’ai construit progressivement au fil des missions menées depuis 2015, avec mes partenaires. L’articulation avec ma première proposition est directe et explicite. Sans cette mise au centre du travail, le régénératif et notamment l’élevage herbager ne passeront pas à l’échelle — ils resteront une niche, pire une étiquette marketing récupérée par les grands acteurs industriels, ou un projet militant tenu par quelques pionniers. La massification du régénératif suppose des agriculteurs qui ne soient ni épuisés ni isolés, qui aient la robustesse psychique pour traverser les périodes d’incertitude que comporte tout changement de modèle, qui gagnent leur vie de manière satisfaisante, qui puissent à la fois décider et être accompagnés quand cela est nécessaire, qui disposent du savoir agronomique systémique nécessaire pour piloter leurs choix sans tomber dans la dépendance à de nouveaux prescripteurs, qui fassent eux-mêmes des choix technologiques allant dans le sens de leurs intérêts et non dans celui des marchands, et qui aient le pouvoir d’agir économique, juridique et foncier pour mettre en œuvre leurs orientations dans la durée. Voir la page Agriculture régénératrice · Densité nutritionnelle · Santé métabolique pour le contenu de cette première proposition.

Et plus largement, cette mise au centre du travail dépasse le seul horizon du régénératif : elle constitue, à mon sens, l’angle mort des politiques agricoles françaises actuelles — qui continuent à empiler des dispositifs technico-économiques d’un côté, des dispositifs santé-sécurité-QVT de l’autre, sans construire la grille intégrée qui permettrait aux deux champs de cesser de se rater l’un l’autre.

Travaux en cours et formations sur cet axe

Étude Pâturage tournant dynamique (en cours). Au-delà du panorama technique et économique, l’ouvrage place au centre l’organisation du travail et l’identité de métier dans les systèmes herbagers — c’est-à-dire précisément la grammaire intégrée que cette page propose. Il prolonge directement à la fois ma première proposition sur l’élevage ruminant herbager et la présente proposition sur le travail.

Formation avec Christophe Buys (SCE / école KERAN) destinée aux agents des agences de l’eau (juin 2026, Nantes) — Formation à la description et à la modélisation des situations de travail des agriculteurs et de leurs trajectoires, articulée aux objectifs de protection des captages et de la ressource en eau. Voir la page Formations.

Évaluation CASDAR ASIRPA-ACTA, focus pénibilité maraîchage Bretagne (2026) — Évaluation de l’impact des projets CASDAR avec un focus spécifique sur la réduction de la pénibilité dans les exploitations maraîchères bretonnes, qui mobilise directement la grille santé-sécurité-attractivité articulée au travail réel.

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