Mes propositions et leur posture
La page Méthode Vertical Horizontal a posé la gradation des registres dans lesquels j’engage mon travail : étude descriptive et compréhensive, conseil avec diagnostic et évaluation, prise de position dans certaines controverses. Sur deux thèmes que je porte aujourd’hui, je renforce la dernière dimension, et je vais un cran plus loin. Je propose certaines orientations et les axes que je crois nécessaires. Si ce que je propose intéresse une institution, une filière, un commanditaire — public ou privé —, j’ouvre la conversation dans la perspective de réfléchir à un accompagnement possible, ou des projets communs.
Cette posture propositionnelle prolonge la méthode décrite ailleurs sur ce site : elle en mobilise les cadres et l’horizontalité d’écoute, mais elle assume en plus de partir d’un point de vue construit, argumenté, motivé par les analyses accumulées avec les années, autant que par mon système de valeurs.
Les deux propositions actuelles concernent l’agriculture régénératrice articulée à la densité nutritionnelle et à la santé métabolique, et le travail en agriculture.Ces deux propositions sont elles-mêmes liées.
Cette page expose pourquoi je suis force de proposition et ce que cette posture engage ; les deux pages qui suivent présentent chaque proposition en détail.
1. Pourquoi proposer des orientations?
Deux raisons, une de constat et une d’engagement, m’amènent aujourd’hui à ne plus me limiter à la posture de prestataire qui répond à des commandes constituées.
La première est un constat sur l’état du champ professionnel et institutionnel dans lequel j’interviens depuis 2015. Sur certains thèmes, les commandes telles qu’elles sont formulées par les bailleurs publics et privés ne posent plus toujours selon moi les bonnes questions, ou les posent dans des cadres trop étroits pour que les réponses produites puissent réellement transformer ce qui devrait l’être. Les appels d’offres reflètent souvent les angles morts d’un secteur, sa hiérarchie d’urgences en partie périmée, ses inerties institutionnelles, ses controverses cristallisées. Travailler uniquement à partir de ces formulations, c’est accepter de rester dans le périmètre de problèmes parfois mal ou partiellement posés. Je ne dis pas que toutes les commandes sont mal formulées — la majorité de mon travail reste un travail à partir de la commande, et je le fais avec sérieux. Je dis qu’il existe des thèmes sur lesquels la formulation officielle des problèmes ne tient plus solidement, et qu’il faut alors avoir le courage de proposer d’autres angles, d’autres priorités, d’autres entrées.
La seconde raison est plus personnelle. Trente ans de formation académique et de pratique consultante m’ont amené à construire des convictions argumentées sur certains thèmes — convictions qui ne sont pas des opinions parmi d’autres, mais des positions étayées par des lectures, des terrains, des dialogues avec des chercheurs, des cliniciens, des éleveurs, des agriculteurs, des soignants. En plus de cette expertise, mes convictions sont aussi orientées par ce que j’appelle, à la suite de Pierre Legendre, ma Référence axiologique — un ensemble de valeurs explicitées, discutables et précisément pour cela discutées. En pratiques narratives, ou chez Whitehead, cela renvoie à la question « qu’est-ce qui est important »? : refus de la propagande institutionnelle quand elle se substitue au débat public, attachement aux socles anthropologiques et biologiques qui constituent l’humain, exigence d’honnêteté intellectuelle face aux dispositifs de connaissance contestables. Sur les thèmes que je porte aujourd’hui, je considère qu’il serait intellectuellement et éthiquement malhonnête de me cantonner à la posture de prestataire neutre. Cela ne signifie pas que je ne reste pas rigoureux dans le travail proposé : la rigueur méthodologique et l’engagement axiologique sont compatibles, à condition de les expliciter tous les deux.
2. Implications pour ma posture
Cette posture propositionnelle modifie d’abord la relation au client. Dans le mode prestataire classique, c’est le client qui sollicite — par appel d’offres ou commande directe — et je réponds en m’ajustant à sa formulation, à ses critères, à son calendrier. Dans le mode propositionnel, je propose un cadre, des orientations, parfois des partenariats que je crois nécessaires sur un thème donné, et avec le commanditaire potentiel, nous échangeons, élaborons, co-construisons quelque chose. Il reste souhaitable et nécessaire d’ajuster ensemble les modalités concrètes — calendrier, périmètre, livrables, ressources mobilisées. Mais le fond — l’orientation intellectuelle, les hypothèses de travail, les références mobilisées — n’est plus pour moi complètement négociable. C’est aussi une inversion de responsabilité : ce que je propose, je l’assume publiquement, et ceux qui choisissent de travailler avec moi partagent au moins en partie le diagnostic d’origine.
Cette posture m’expose stratégiquement. Je peux perdre des opportunités auprès de commanditaires qui n’aiment pas qu’un consultant prenne position, qui préfèrent une expertise neutre ou qui craignent de s’aligner sur une orientation publique. Je peux être disqualifié dans certains réseaux où la posture propositionnelle est perçue comme un manquement à la neutralité professionnelle attendue. Je suis lucide sur ces risques. Mais cette posture me permet aussi quelque chose d’autre : une signature intellectuelle claire, des collaborations plus alignées avec ce que je crois nécessaire, des projets plus ambitieux. Cet arbitrage entre exposition et clarté, entre risque et signature, je l’ai analysé en détail dans une note de travail intitulée Le dilemme du consultant-accompagnant : radicalité véridique ou lissage diplomatique ?, disponible en téléchargement en bas de cette page. Ceux qui veulent comprendre comment je tiens ce dilemme dans la pratique quotidienne y trouveront une cartographie des trois axes en jeu — efficacité transformative, viabilité dans le champ, exigence éthique — et des trois principes opératoires que j’applique pour ne pas basculer dans la pureté stérile ni dans la captation institutionnelle.
Cette posture ne dispense pas de la rigueur méthodologique — au contraire, elle la rend plus exigeante. Quand on assume publiquement un point de vue, chaque proposition est plus exposée à la critique, et chaque argument doit être plus clairement étayé. La méthode Vertical Horizontal s’applique aux propositions comme aux études commanditées : observer et écouter avant de proposer, mobiliser les cadres analytiques pour structurer le diagnostic, accepter de soumettre les lectures à la confrontation avec ceux qui les vivent. La différence n’est pas dans la rigueur, elle est dans le statut de l’énonciation : ce n’est plus seulement un rapport rendu à un commanditaire, c’est une proposition publique qui engage la responsabilité de celui qui la porte.
Pour ces projets plus « propositionnels », j’ai choisi de me concentrer aujourd’hui sur deux thèmes articulés l’un à l’autre : promouvoir l’agriculture régénératrice articulée à la densité nutritionnelle et à la santé métabolique d’une part, mettre le travail agricole au cœur des réflexions sur l’évolution de l’agriculture d’autre part — parce que c’est précisément sur ces deux thèmes que le double critère du constat et de l’engagement s’active le plus nettement pour moi.
